À PROPOS DE
DEMEURES PHILOSOPHALES

Alain d'Aix et Henri Poste

Le site de La NouvelleAtlantide n’est pas un support de conflit ni de controverses, mais – parfois – d’indispensables rectifications… 

"Trahit sva qvemqve volvptas"
« Chacun a son penchant qui l’entraîne. »
Virgile

l y a quelques temps, ayant fait l’achat des Textes et travaux de Chrysopoeia, volume 4 (Aspects de la tradition alchimique au XVIIe siècle, paru en 1998 chez Archè – Milan –, et Séha – Paris), nous y trouvâmes un article intitulé Alchimie et architecture : de la pyramide à l’église alchimique (p. 295 à 335). Réjouis de nous distraire en nous instruisant, nous le lûmes aussitôt. Hélas, l’auteur – historien de l’alchimie et membre du CNRS – y survole en moins de quarante pages la notion de "demeure philosophale", qu’il utilise d’emblée dans son acception la plus réductrice et la plus étroite. Curieusement,  il présente sa conclusion dès la cinquième page, qui semble sans appel : « On retiendra surtout que la notion de "demeure philosophale", c’est-à-dire d’un édifice visant à enseigner par son ornementation ou son architecture les secrets du grand œuvre, notion réactivée par l’alchimiste Fulcanelli durant l’entre-deux-guerres, est presque dépourvue de fondements historique dans la mesure où l’on ne connaît que fort peu d’édifices où l’ornementation – et encore moins l’architecture – ait été mise au service d’un enseignement alchimique ». À tout le moins, et quelles que soient ses compétences, cet auteur semble méconnaître les principes moraux et logistiques guidant toutes les disciplines dites "occultes" et quelque exposé hermétique que ce soit, notamment de nature alchimique.

Nous rappellerons donc tout d’abord ce que Fulcanelli nommait "demeures philosophales", et qui n’a que très peu à voir avec la conception personnelle de cet historien, puis nous montrerons les méthodes, les erreurs, et les paradoxes de son énoncé. Nous dévoilerons enfin, pour le plaisir et – pourquoi pas – l’instruction du lecteur, ce que quiconque peut voir – s’il n’est aveuglé par les préjugés ordinaires – ou entendre, si ses oreilles ne sont pas constamment occupées par les commentaires de ceux qui substituent abusivement leurs propos à ceux des hermétistes et des philosophes dits alchimistes... L’alchimie, en effet, est un héritage, un legs, qu’il ne convient donc pas de trop mélanger aux commentaires contemporains…

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Dans sa préface à la troisième édition des Demeures philosophales (Nouvelles éditions J.J. Pauvert, 1979. tome I, p. 45) M. Eugène Canseliet écrivit que Fulcanelli « entendit toujours sous l’expression demeure philosophale, tout support symbolique de l’hermétique vérité, quelles qu’en pussent être la nature et l’importance, à savoir, par exemple, le minuscule bibelot conservé sous vitrine, la pièce d’iconographie en simple feuille ou en tableau, le monument d’architecture, qu’il soit détail, vestige, logis, château, ou bien église, dans leur intégrité » : en évacuant tout de cet énoncé pourtant clair et précis, sauf les mots "monument d’architecture", on voit que cet historien peu scrupuleux en fait disparaître l’essentiel en nombre et en contenu.

En tentant puis après de réduire à néant le plus important et le principal exemple donné par Fulcanelli en matière de demeures philosophales, à savoir les quelque 210 pages que celui-ci consacra aux caissons de la galerie haute du petit château charentais de Dampierre-sur-Boutonne, le reste – c’est-à-dire les autres « prétendues » demeures philosophales – sera ipso facto à rejeter comme insignifiant. L’artifice consiste donc à n’accorder à ces caissons qu’une place réduite dans l’article, juste celle qu’il faut pour la critique – soit sept lignes et deux notes en pied de page – ce qui laisse dés l’abord supposer aux lecteurs non avertis – la majorité – que ces caissons n’ont qu’une valeur périphérique et anecdotique, quasiment exotique, et très peu de représentativité dans la problématique abordée : un seul d’entre eux peut à la rigueur être repêché, est-il supputé, ce qui permet de laisser entendre que Fulcanelli – qui n’est pas historien, et qui plus est – horreur ! – signe d’un pseudonyme – ne s’est fourvoyé que pour le reste des caissons, soit 92. Quel camouflet, quelle avanie pour ce dernier et pour ceux qui s’obstinent encore à le considérer comme une référence fiable, aussi généreuse et précieuse que complète !

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À propos de l’hôtel d’Escoville à Caen, estimé par l’auteur historien entrer plus ou moins dans la catégorie des demeures philosophales, hôtel qu’aurait fait bâtir Nicolas Le Valois dans les années 1530-1540, c’est-à-dire peu avant la décoration du château de Dampierre-sur-Boutonne, il est noté (p. 296) qu’il comporte des motifs entre autre inspirés des écrits de Virgile, de la mythologie gréco-latine et de la Bible. Ne trouve-t-on pas, parmi les devises des caissons de Dampierre, cinq vers du même Virgile, au moins sept allusions bibliques, et de constants rappels aux mythologies égypto-gréco-romaines (les Argonautes, Danaé et Persée, les Hespérides, Thésée, Hercule, Mercure, Chimère, Narcisse, Méduse, etc.) ? Mais non, nous dit-on : il ne saurait s’agir du même type d’expression car, d’après les  huit pages (!?) et quelques planches que lui consacre Mme Maria-Antonietta de Angelis (Emblems and devices on a ceiling in the château of Dampierre-sur-Boutonne, in Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, 46 (1983), p. 221-228 et pl. 32-35) : « C’est plutôt la vogue des rébus et des emblèmes profanes – écrit celle-ci – qui commande la décoration du plafond à caissons de la galerie haute, où Fulcanelli avait voulu reconnaître, au début de ce siècle, une inspiration alchimique ». Cela est parfaitement exact, mais incomplet et tendancieux, car l’on ne saurait en inférer que, pour cette raison, l’alchimie soit absente de ces caissons. Si tel était le cas, il faudrait alors le démontrer : c’est une aubaine que Claude-Catherine de Clermont, héritière de Dampierre, et ses amies Hélène de Surgères (voyez Ronsard), Marguerite de Valois (voyez plus haut à Valois) et la princesse de Clèves, aient été à l’origine du premier Salon de Précieuses, au sein duquel, en effet, on jouait d’énigmes, de charades et de rébus, faute de quoi il n’y aurait eu strictement aucun argument à présenter. Mais celui-ci est captieux, car jusqu’à plus ample informé, ces belles, intelligentes et fort instruites jeunes femmes sont nées peut être un peu trop tard pour avoir participé en quoi que ce soit à l’élaboration de ces caissons : il faut à ce propos au moins (re)lire ce que dit M. Georges Musset, que cite Fulcanelli, pages 14 à 17 du second tome.

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Il est écrit, au conditionnel [pour marquer le plus nettement possible le caractère dubitatif de la proposition ?] : « Dans ce dernier exemple [pour suggérer ultime ?], un seul caisson pourrait être alchimique : il représente un arbre mort [en vérité un arbre sec, aux branches élaguées, sur le tronc et au milieu duquel, suspendu grâce à un vaste ruban d’étoffe, s’étend un large parchemin] portant peut-être les insignes graphiques [on dit des glyphes, ou à la rigueur des emblèmes, mais en aucun cas des insignes graphiques ou pis, des symboles, comme il est écrit en pied de page (note 8, p. 298)] du soufre et du feu ; encore le signe du soufre, si toutefois c’est bien lui, est-il bizarrement incomplet ; et il ne s’agirait que d’un seul caisson sur un total de 63, proportion quasi négligeable ».

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Cette galerie serait donc constituée – selon cet auteur historien et membre du CNRS – d’ « un total de 63 caissons », que l’on doit entendre "illustrés", probablement. Mais alors comment procéder pour compter ces 63 caissons, car – comme Fulcanelli (op. cit. p. 25) – nous en dénombrons seulement 61. Si il y a bien 93 caissons au plafond de cette galerie (3 fois 31), dont 6 prétendument "vides", 21 portant trigrammes ou croissants, alors (93 – 6) – 21 font 66, et non 63. Si l’on retire les 5 soffites, sans d’ailleurs plus de raison qu’on a retiré les trigrammes et les croissants, il reste alors 66 – 5, soit 61 caissons. Quelles que soient les combinaisons de chiffres que nous mettions en œuvre pour trouver 63 caissons, nous échouons. Remarquez bien que la chose s’est déjà produite : André Arsonneau, dans un opuscule paru à Niort (Deux-Sèvres) en 1875 (et que personne ne cite jamais), dénombrait 88 caissons : là encore, comment faut-il s’y prendre pour trouver un pareil  total ? Nous l’ignorons.

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Restons-en là avec l’arithmétique, car il y a plus grave : il semble que nous souffrions d’importants troubles de la vision. En effet, sur le document même qui illustre cette "démonstration", nous apercevons un autre arbre sec, à proximité immédiate de l’"unique" dont il est fait état : les caissons où ils figurent se touchent même par leur diagonale commune. Légitimement inquiet par cette découverte, et pensant alors être atteint d’hallucination, nous regardons l’ensemble des caissons de la galerie et – catastrophe ! – nous y découvrons trois autres arbres secs ! (ce qui fait tout de même 5 sur 61, c’est-à-dire cinq fois plus que ce qui est dit). Et voilà notre problème d’arithmétique qui ressurgit : comment faut-il donc compter ? Nous ne savons toujours pas ! Et voir ? Nous l’ignorons encore... Á moins d’avoir la vue aussi perçante que celle de M. Louis Audiat, dont parle Fulcanelli au début de son exposé (op. cit. p. 23), qui invente ou omet au lieu de décrire... Mais voyons maintenant du côté des nombreux paradoxes et incohérences.

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Au tout début de l’étude (sic !), il est déclaré (op. cit. p. 295) que : « Les textes mêmes, dans leur complexité qui inquiète et fascine, sont dès le XIVe siècle comparés à un labyrinthe, quand ce labyrinthe n’est pas le grand-œuvre lui-même ». Or, à Dampierre se trouve bel et bien – et à trois caissons d’un arbre sec – la représentation d’un labyrinthe, fort nettement dessiné – coïncidence ! Sa devise, "FATA.VIAM.INVENIENT", soit "Les destins trouveront leur voie", n’est autre qu’un vers de l'Enéide, de Virgile (Livre III, v. 395). Il est vrai que Fulcanelli ne le disait pas... et que notre historien l’ignore. Vient ensuite un beau chapitre bien documenté intitulé : Un cas d’espèce : la pyramide, et – ô stupeur et calamité ! – nous croyons en apercevoir une, précisément à coté du fameux caisson de l’arbre sec – détestable re-coïncidence ! À moins que nous ayons confondu cette forme pyramidale avec celle d’un athanor, qui comme chacun sait n’a rien d’alchimique ! En revanche, pas moyen de se tromper quant à la devise de ce caisson, où l’on peut lire : "SIC.ITVR.AD.ASTRA", soit "Ainsi va-t-on aux étoiles", que l’on a assez fréquemment traduit par "C’est ainsi qu’on s’immortalise" (ce qui ne saurait être une allusion à la longévité alchimique, évidemment) ; c’est encore un vers de l’Enéide, du même Virgile (Livre XI, v. 641), référence citée cette fois-ci par Fulcanelli  (op. cit. tome II, p. 157). Il importait de préciser ici que cette devise latine est le dernier vers du quatrain dont voici la traduction :

« Tous mes emplois sont glorieux,
Je sers à des desseins inouïs,  incroyables,
Et mes heureux succès sont admirables :
On peut, par ce moyen, s’élever jusqu’aux cieux. »

De quoi parle-t-on, et de quel moyen s’agit-il, selon vous ? Cela n’est pas précisé, mais cette citation complétée hic et nunc est peut-être trop révélatrice, et c’est probablement pourquoi elle ne fut pas mentionnée...

Faisons à présent brièvement les comptes ; il y a déjà cinq représentations d’arbres secs, un labyrinthe, une pyramide ou un athanor, soit au minimum sept motifs quelque peu alchimiques... C’est-à-dire plus de 10 % de l’ensemble des caissons illustrés de cette galerie…

Avant de continuer, il nous paraît utile de faire une petite digression…
Il est bon de savoir que l’alchimie n’a pas d’équivalent moderne dans les sciences, et que là ou celles-ci brutalisent et assujettissent, celle-là libère et ennoblit, que là où celles-ci donnent plus ou moins à comprendre, celle-là donne véritablement à connaître, parce que l’objet de ce savoir est la vie, et non autre chose, et la vie, porteuse et créatrice de la sensibilité et de l’intelligence, transcende la matière et l’énergie, dont elle se sert pour son propre projet. La transmutation n’est en réalité que le test de validité de la Pierre des Philosophes : elle sert à ceux-ci à évaluer la capacité médicinale opérationnelle de ce produit entièrement naturel – vitesse et amplitude de réaction –, qui, de même qu’il fait évoluer les métaux vers leur perfection par une purge radicale, élèvera le corps de l’adepte (qui lui aussi contient des métaux, faut-il le rappeler) à son ultimité, et manifestera en lui, transformé en lumière consciente et volitive ("Sic itur ad astra" disait le caisson, obligeant à regarder vers le ciel et vers la pierre des caissons pour le lire) la souveraineté originelle et définitive de l’esprit sur la matière. C’est la transfiguration ou l’illumination véritables, l’obtention du corps de gloire, dont parlent aussi bien la Bible – et d’autres livres sacrés – que les poètes, tel Virgile, quasi contemporain d’un certain Jésus, dit le Christ...

Si l’adepte ne faillit pas dans cette très difficile réalisation, il cherchera, dans le quasi anonymat et le secret de ses activités et potentiels, à se mettre, la plupart du temps et malgré des difficultés de plus en plus considérables, au service de l’humanité déshéritée et vacillante : là est la quête de l’homme véritable, et là est son seul honneur, car celui qui n’a besoin de rien, c’est pour enseigner qu’il revient...

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Aucun véritable Amoureux de la Sagesse ne s’est jamais intitulé alchimiste, sachant mieux que tout autre que seule avec Dieu la Nature est alchimiste. Ceux qui ont surpris le processus (et non les procédés) que ladite Nature met en œuvre pour évoluer ses constituants, soit par leur génie propre (ce qui est extrêmement rare) soit sous la tutelle fraternelle d’un ancien, sont dits Philosophes ; ceux qui sont parvenus à s’approprier le moyen de ce processus, et par conséquent possèdent le Don de Dieu, sont les Adeptes. Toutes les autres définitions s’appliquent aux souffleurs, archimistes, spagyristes, hyperchimistes, cacochymistes, détenteurs de particuliers, délirants et mythomanes, ce qui n’autorise pour autant personne à dire qu’alchimiste rime avec fumiste.

Voilà, par ailleurs et en bref, ce qui les distingue les uns des autres : les Adeptes disposent d’un produit universel quasi parfait, dont l’acquisition peut être enseignée par le biais d’une doctrine spiritualiste sûre, mais cachée et dérobée – entre autres – par les pièges tropologiques de la cabale hermétique, les fictions des poètes, des livres religieux, des mythologies et des contes, par des jeux, les décors et architectures, les arts, etc. : les autres n’ont que des produits spécifiques imparfaits, obtenus empiriquement, mais non sans mérites ni peine, car les opérateurs qui les obtiennent vont au hasard et sans guide sûr : ceux-là sont à l’origine de la chimie et du matérialisme.

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L’alchimie, discipline réservée à ceux seuls qui ont montré que leur vertu, longuement et fermement éprouvée, guidait leur intelligence (et que celle-ci ni ne contrefait la vertu, ni n’abuse qui que ce soit) et leur comportement, offre par ailleurs trop de réels dangers pour être transmise au premier venu, fut-il de formation scientifique idoine et de mœurs adéquats : à celui-ci d’évertuer sa patience, son assiduité, son équanimité, sa pénétration intellectuelle, sa force de travail, sa prudence, et son humilité...

Il convient aussi de rappeler ici un propos de Dom Jean Albert Belin, évêque de Belley (Les Aventures du Philosophe inconnu, Paris 1646) : « Bien que la pierre soit facile, le secret de la faire consiste en un continuel raisonnement dont fort peu sont capables ; de mille à grand peine en trouveras-tu un qui sache raisonner. Les hommes d’ordinaire s’amusent à prendre les sciences dans leur superficie, les effleurent légèrement, et rarement ils sondent jusqu’au fond, ils s’arrestent à des poinctilles d’esprit, qui sont imaginaires, laissant le fond de la doctrine où est la vérité ; dans ces poinctilles l’ont voit bien tost la fin, l’esprit y trouve du divertissement plustot que de la peine, c’est pourquoi il s’y arreste... Quand ie vois de mon Throsne les Docteurs de ce temps qui se disent Philosophes, ie ne sçay si ie dois ou rire ou bien me plaindre. S’occupent-ils dans la Physique à rechercher la nature des choses ? Examinent-ils les merveilleux ressorts de la nature ? Ce leur est bien assez de donner quelque grotesque définition sans passer plus avant, parce que pour aller plus avant il faudroit raisonner, avoir l’esprit fort attentif ; fort peu le savent faire ». Revenons à présent à notre sujet...

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Dans l’estimable ouvrage de Mme Françoise Bonardel (une anthologie intitulée Philosopher par le Feu, aux Éditions du Seuil, Sa93), nous trouvons (p. 443) une déclaration qui traduit fort bien la situation et la responsabilité morale du curieux ou du féru d’alchimie – et la nôtre – face aux professionnels du savoir : « C’est un malheur que l’on ne peut que trop déplorer que la vérité soit obligée de céder au mensonge, les sages aux ignorants, et la modestie à la présomption ; s’il dure trop longtemps, les sublimes pensées de nos ancêtres glorieux passeront désormais pour des fables, et les esprits tyrannisés par ces opinions, intimidés par ces puissances, et préoccupés par leurs faux sentiments, se trouveront hors de moyen de rechercher la vérité, et dans une injuste contrainte de s’entretenir d’erreurs, et se nourrir de fausseté (...). C’est un crime d’étouffer les lumières que le Ciel nous départ, et le commettre par crainte des persécutions de nos hardis Censeurs, c’est une lâcheté indigne de pardon. Que peut-on craindre en publiant les leçons qu’on a apprises dans l’école du Ciel ? Que peut appréhender celui qui parle en faveur de la vérité ? »...

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Afin de ne pas (trop) lasser le lecteur bénévole, nous en terminerons là – ou presque – pour cette rectification nécessaire et obligée, et exposerons maintenant de quoi le réjouir et l’instruire, du moins l’espérons-nous...

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Si nous appliquons à ce sujet la méthode de recherche véritablement rationnelle (qui est la nôtre), qui consiste à fouiller d’abord et sans préjugé aucun dans le passé de la chose qui suscite l’étude, dans la culture et la motivation de ses concepteurs, dans l’étymologie aussi, et non à négliger ou minimiser tout ces aspects ou – pire – à faire sans raison l’économie des affirmations et des méthodes des susdits concepteurs, même si cette complexe culture inquiète ou fascine qui que ce soit (cf. plus haut), nous trouvons que le site de Dampierre-sur-Boutonne a probablement été choisi en regard de pures considérations hermétiques, telles que le nom même de ce château, phonétiquement "dans pierre", le laisse entendre ; en effet, et c’est un aveu du concepteur pensons-nous,  les verbes grecs utilisés pour bâtir ce nom sont Δαμεω (Daméo) qui signifie "je dompte, je maîtrise" ; "Πεταω" (Petao), qui porte le sens de "j’ouvre, je développe"; et évidemment le substantif latin (et en grec ancien, le verbe latein signifie "cacher", "dérober") "petra", "la pierre" : peut-on être plus explicite et catégorique ?

Plus lisible ?

Par ailleurs : « La pierre – et dans la cabale et dans la véritable expression des mystères divins, même dans le paganisme – a toujours été d’usage pour représenter la Divinité », comme le déclare péremptoirement et avec raison Jean Vauquelin des Yveteaux (De la Pierre des Philosophes ou Médecine universelle, p. 9. Mss N° 358 du fonds Chevreul de la Bibliothèque du Muséum), c’est pourquoi il n’y a pas lieu de s’étonner de la présence insistante de citations ou d’allusions bibliques... De plus, dans l’anglais, parce que ce château fut longtemps sous la domination anglaise, "Damp" signifie humide, moite, ainsi que refroidir et décourager, alors que le sens figuratif du mot "Dam" est proche du verbe contenir, d’une part, et que "Dam stone", d’autre part, a le même sens que "Furnace stone", soit la pierre du fourneau... Nous pourrions continuer avec la langue allemande, celle des fondeurs et des mineurs métallurgistes ; "Damit" : de cette manière, ainsi, par ce moyen, avec cela, par là... (cf. le caisson portant "VTCVMQVE.", de signification analogue) ; "Dampf" : vapeur, fumée...  "Pier" : ponton, quai, lieu où l’on accoste... etc. Point n’est besoin d’être un très savant philologue pour trouver ces significations en rapport avec le sujet central de l’alchimie, la Pierre philosophale.

Pour les étymologies cabalistiques du mot Boutonne, le lecteur quelque peu assidu en alchimie complétera, car il n’est pas un amateur de ce duo d’écrivains officiellement estimé fantaisiste et délirant – j’ai nommé MM. Canseliet et Fulcanelli – incapable de comprendre le sens métallique de ce terme ...  Revenons à nos moutons, ou plutôt, à notre Toison d’or.

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Empruntant à Marie-Louise von Franz (assistante du médecin suisse Carl-Gustav Jung (1875-1961), qui écrivit sur l’alchimie), l’auteur met en pied de première page de son exposé : « L’idée que la Pierre est une maison à quatre murs (chap. X) se trouve déjà [en plus de St Thomas d’Aquin] chez Sénior et renvoie à la vision de Zosime, du temple de marbre fait d’une seule pierre blanche », à quoi il ajoute : « Les principes mêmes de l’allégorisation constamment pratiquée par les alchimistes les amenèrent très tôt à recourir, entre autres, à des métaphores architecturales » : Dampierre en est une, et parmi les plus importantes et éloquentes qui soient, mais cet auteur ne la voit pourtant pas...

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Peut-être a-t-on oublié la parole du Christ à Simon, qui devint Pierre parce qu’il avait l’entendement – la tête – dure comme de la pierre, lorsqu’il lui proposa de prendre la tête de l’église : n’a-t-il pas rapproché les mots grecs Képhas et Képhalê par assonance, paronymie, ressemblance phonétique, vocalisation approximative, c’est-à-dire par métaphore, jeu de mots et  jeu d’esprit ?

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Quant au caractère insulaire de ce château, le bon Antoine-Joseph Pernety, en son Dictionnaire mytho-hermétique (chez Bauche, Paris 1758, p. 214) nous suggère qu’elle fut aussi cabalistiquement choisie, pour une raison tout hermétique donc ; il propose en effet : « ILLEIAS. Première matière de tout ». Dans le Dictionnaire de la Fable, de Frédéric Noël (Paris, 1823), nous relevons : « ILLEUS : surnom d’Apollon à Troie » (tome I, p. 751). Troie ou trois ? (cf. les caissons portant trigrammes et triglyphes, au nombre de 3 x 7 = 21, donc 2 + 1 = 3, et distribués en trois colonnes – et ce mot colonne, qui se disait « thoth » en ancien égyptien, du nom du dieu des arts, des sciences et de l’écriture). "Illéus" est – en passant – l’anagramme de "Soleil", à une lettre près, alors que ce dernier mot est lui-même l’anagramme de "isolé", encore à une lettre près. A la page 734 de son livre, Fréderic Noël indique : « HYLÉ, Centaure tué par Thésée », et « HYLÉE, Centaure que Virgile [encore lui, décidément !] (Géorg. 2. Enéid. 8) fait périr (...) » : l’un des caissons de Dampierre porte un Centaure dans une oriflamme, mais passons là encore…

Toutes ces dérivations, on le voit, ne manquent pas de sel ! Comme d’ailleurs le cheval des cabalistes, qui lui non plus ne manque pas de selle (misère de l’orthographe... et richesse des assonances).

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Remarquez bien – amis lecteurs – que nous avons simplement utilisé les méthodes qu’indique Fulcanelli à la suite des Philosophes chimystes, et non celles des historiens... et qu’elles semblent bien s’avérer fécondes et sûres : leur logique est aussi recevable que la logique scientifique, éminemment estimable et efficace elle aussi, mais ici inappropriée : partout dans l’hermétisme, c’est l’analogie (et non la fantaisie imaginative) qui règle les enchaînements et les dérivations, et rien d’autre. Seules l’imagination et la culture sont ses bornes…

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Mais revenons sur le caisson de l’arbre sec avant d’en terminer.
Fulcanelli avait pourtant fort généreusement et libéralement introduit le mot ‘grimoire’ dans le titre de son exposé, puis avait discrètement développé ce sujet, afin que l’on puisse comprendre que les caissons recelaient aussi des lettres : ainsi l’arbre sec dessine-t-il lisiblement la lettre Y, emblème de la séparation, du changement par bifurcation et donc du choix, ce qui se voit aisément et se comprend de même. Rappelons que la lettre I est l’emblème de l’intelligence, dont le principe est aussi le choix, la discrimination, le jugement, la reconnaissance de parenté ou d’altérité, voire même d’étrangeté... Dans le jeu de cartes dit des Tarots, cela correspond à l’arcane VI, dit L’Amoureux. D’ailleurs, prenez le VI et faites un Y avec : est-ce vraiment difficile ? Le V est mis au sommet du I et le tour est joué... Cette lame dit, ici d’un point de vue moral ; « choisissez entre le profane et le sacré, entre la voie du monde et la voie de Dieu » (on se rappellera opportunément qu’il ne s’agit pas d’être détaché du monde, mais plus simplement de ne pas y être attaché). Le Y, dit I grec, n’existe pas dans cette langue ; il est issu de l’altération de la lettre gamma minuscule (g), à laquelle il emprunte sa forme, qui est aussi celle de l’hiéroglyphe du signe zodiacal du Bélier (^). Cette lettre, qui occupe le troisième rang de l’alphabet grec, est graphiquement formée en graphie française de trois barres (trois est le leitmotiv des caissons, vous l’aurez remarqué), et tient le septième rang de notre alphabet (sept planètes et autant de métaux). Elle est, de plus, l’emblème général de l’hermaphrodite, de l’androgyne, ou du rebis (littéralement : chose double) des alchimistes, d’où son emploi direct, par exemple, chez Michel Maïer (planche XXXIII du Symbola aureae mensae). Dans son commentaire de cette gravure, Stanislas Klossowski de Rola (Le Jeu d’Or, chez Herscher, p. 114), précise que : « L’androgyne ou Rebis (la chose double) résulte de la conjonction des Principes jumeaux obtenue au moyen du double médiateur salin ou Feu secret, symbolisé (...) par Y (...) ». Nous aurions pu gloser sur la lettre majuscule upsilon, qui affecte une forme analogue (U), mais l’exemple précédent est suffisant (20e lettre de l’alphabet grec = Arcane XX ; Le Jugement, etc.). Si nous abordons ce même caisson par le côté kabbalistique à présent, la Kabbale étant un rejeton spécifique de la Cabale (re-misère de l’orthographe...), cette forme d’arbre arbore celle de la lettre Ayin (u), qui occupe le seizième rang de l’alphabet hébreu, ce qui autorise de nouveau le renvoi vers les Tarots, où l’Arcane XVI est intitulé La Maison-Dieu ; on y voit un éclair s’abattre sur une tour, ce qui ne saurait surprendre les connaisseurs : il s’agit – entre autres – de l’esprit aérien et igné pénétrant la matière. Cette désignation est tout hermétique et kabbalistique : elle repose sur un jeu de lettres-nombres liant le mot hébreu "MaQuoM", qui signifie lieu, endroit, place, de valeur numérique 186 (ce qui, comme par hasard, est le double du nombre de caissons de la galerie ; 93 x 2 = 186). Vous retrouverez ce jeu numéri-lettrique, typiquement kabbalistique, liant demeure et divinité, dans la Bible, à Michée I-3. Maintenant, en lisant en palindrome – c’est-à-dire de droite à gauche à la manière des Hébreux – le nombre 16, nous voyons apparaître 61, soit le nombre de caissons illustrés de cette galerie : quelle généreuse coïncidence, n’est-ce pas ? En considérant maintenant le nombre de caissons par colonne, soit 31, on trouve, évidemment fortuitement, que son énantiomère (donc 13) est la valeur du nom divin la (Al), constitué de 12 + 1 = 13, en même temps que son nom secret Ehad, de valeur identique... Doit-on poursuivre ?

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Occupons nous, à présent, de ce que montre la Pan-carte (que l’on doit aussi lire Par-chemin : les lecteurs attentifs de Fulcanelli apprécieront) suspendue à cet arbre sec : deux triangles, emblèmes du feu et pyramides vues de profil (pyr, en grec, signifie feu), dont l’un est séparé en deux triangles égaux. Ces deux lettres D valent  pour 20 (le Delta grec [D]), initiale du mot Déka, qui signifie dix, permet l’opération D D = 20 ; voir plus haut Arcane XX, et par suite 20 + 16 = 36 = 1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 + 7 + 8 soit extension de H, etc). D D sont aussi les lettres D et H (du fait de leur rang dans l’alphabet : 4 + 4 = 8 vaut D + D = H, H – bien que composé de la superposition de deux carrés identiques – le carré long des Francs-maçons, étant tout de même signifié par le triangle double) déjà aperçues seules ou entrelacées dans les caissons par nous appelés trigrammes. Notez que ces deux lettres, par leur rang dans notre alphabet, renvoient aux Maisons astrologiques IV et VIII, respectivement le Cancer (dit Maison de la Naissance), signe Cardinal d’Eau, domicile de la Lune et lieu d’exaltation de Jupiter, et au Scorpion (dit Maison de la Mort), encore signe d’Eau, mais Fixe, où Mars est Maître et Saturne exalté : n’est-ce pas assez limpide et transparent ? Alors éclairons davantage le lecteur : toutes les demeures philosophales, d’espèce architecturale ou non, sans aucune exception, sont lisibles par l’astrologie, les Tarots, l’arithmologie et les nombres, la géométrie (linéaire, angulaire, proportionnelle, d’orientation), la grammatologie, la symbolique, l’emblématique, la glyptique, la tropologie générale et hétéroglotte (c’est-à-dire en français et dans d’autres langues : latin, grec, hébreu, anglais, italien, allemand, hollandais, égyptien ancien, etc.), l’étymologie, l’emblématique et l’allégorie – et non pas le symbolisme – et, principalement, la métaphore et l’allusion.

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Les trois principales méthodes de la cabale hermétique, comme celles de la musique ou de toute cryptologie, sont : l’addition, la transposition, et la substitution. Et le projet de quelque cabaliste que ce soit est triple : il s’agit de cacher sans cacher, montrer sans montrer, dire sans dire... Et ce depuis le temps le plus reculé et les premières marques de civilisation. Tous les moyens et les méthodes que nous venons d’énumérer sont complémentaires, et précisent à l’entendement ce qu’il doit plutôt rechercher et saisir, en même temps qu’il assouplit la cervelle de celui qui est confronté à l’énigme, celle-ci étant toujours la figure de l’énigme du monde, comme le Sphinx. Tout individu se faisant passer pour alchimiste et ne connaissant pas l’hermétisme et sa philosophie, ses buts et objectifs, ses moyens et ses méthodes, et notamment la cabale, peut être considéré – qu’il soit diplômé ou non – comme ignorant et vaniteux, au moins, et, au pire, comme un personnage animé de troubles intentions, et dont il faut se défier, car en alchimie comme partout ailleurs, il y a des escrocs.

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Revenons pour nous arrêter quelques instants sur le mot pyramide, que suggèrent les petits triangles et la proximité d’un caisson où se voit un athanor pyramidal, afin d’en connaître le contenu étymologique, opération dont on ne saurait faire l’économie – pour quelque raison que ce soit – sans perdre le sens de ce que l’on étudie en hermétisme : on va apercevoir là encore, la sûreté, la richesse d’enseignements, et la fécondité de cette méthode, rappelée par Fulcanelli et utilisée par nous à la suite de tous les Philosophes, et l’évidence des liaisons sémantiques et des correspondances, faciles d’accès, mais seulement  pour les lettrés...

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Pour Adler, le mot pyramide viendrait de l’égyptien Pi-rama, soit la hauteur, l’élévation (cf. "Sic.itvr.ad.astra"). Volney propose une étymologie hébraïque : Bour-a-mit, qui se traduit par caveau du mort, tombeau (ne voit-on pas un caisson où une femme se lamente, agenouillée près d’une tombe ? Dans l’Enéide – Chant VI –, Virgile (toujours le même) dit : « Enfermée dans une obscure prison, l’âme ne porte plus ses regards vers son origine céleste » ; nous ne citerons pas Platon : ses allusions sont trop nombreuses, substantielles et connues ; que l’on retienne seulement ici le jeu de mots sur sema, tombeau, et soma, âme, qui signifie aussi semence (cf. Cratyle et Gorgias, par ex.). Quant à la devise, "La vertu gît vaincue", n’est-elle pas une paraphrase de « La piété gît vaincue », d’Ovide (Les Métamorphoses, Livre I) ?
D’autres font état d’une racine grecque pyros ; froment, laissant entendre que les pyramides étaient "les greniers de Joseph". Dans un Dictionnaire hermétique, attribué à Guillaume Salmon, celui-ci écrit (p. 72) : « Froment. Le grain de Froment des Philosophes : c’est le Mercure des Sages, ou bien la matière de leur Pierre, qui  ne produit rien si elle ne pourrit ; ainsi cette façon de parler des Philosophes est prise par similitude ou ressemblance du grain de Froment ». Alors, que plante ou glane donc cette jeune fille que l’on aperçoit sur un caisson ? Par ailleurs, St Paul n’a-t-il pas écrit : « On sème le corps de l’âme et ressuscite le corps de l’esprit » ? Et Dom Pernety, qui fut prêtre, d’ajouter, page 176 de son Dictionnaire mytho-hermétique : « FROMENT est un nom que les Philosophes hermétiques donnent par allégorie à leur mercure, parce que de même que, selon la parole de J. C. [Jésus Christ], le grain de froment ne produit rien, s’il ne pourrit en terre, le mercure des Sages ne donnera jamais le soufre aurifique, s’il n’est putréfié dans le vase & parvenu au noir très noir, vrai signe de putréfaction & dissolution entière »... Dans cet ouvrage, Dom Pernety offre même une entrée pour le mot Pyramide, et une autre, qui devrait être (re)lue, pour Alchymie. Passons. N’est-il pas aisé de constater les relations entre ce caisson et le précédent, et avec d’autres, simplement par l’étude des Lettres ? Et ce, qu’elles soient graphiques, vocalisées, bibliques, sacrées et religieuses, ou poétiques, profanes et civiles. Le meilleur moyen, dans ce domaine, et de très loin, reste de lire et d’apprendre à lire avec les Philosophes eux-mêmes. Mais pour cela, il convient de "retourner sur les bancs d’une autre école"... Revenons à la pyramide...

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Djoulaki, cité par Makrizi, déclare, à propos des pyramides de Guizeh : « Celui qui les a fait construire l’a fait parce qu’il avait prévu que le déluge qui arriverait détruirait tout ce qui se trouverait sur la face de la Terre, excepté ce que l’on aurait enfermé dans les édifices semblables aux deux grandes pyramides ». Maçoudi écrit : « Sourid (...) l’un des rois d’Égypte d’avant le Déluge, construisit deux grandes pyramides... [D D ?] Ce roi, qui vivait 300 ans avant le Déluge, rêva une nuit que la terre basculait, que les étoiles tombaient du ciel en se heurtant les unes aux  autres dans un grand fracas, sous les yeux des hommes terrifiés, cherchant un refuge. Et c’est la raison pour laquelle il construisit les pyramides ». Ils ne sont pas les seuls à s’exprimer ainsi : de Abou Balkh à Ammien Marcellin, on en compte plus de vingt. Mais là, pas d’allusion directe et précise au caisson où l’on voit une arche qui flotte sur les flots grondants, n’est-ce pas ? Pas davantage d’allusion biblique ? Rien à voir avec le coffre mortuaire d’Osiris non plus ? Ou avec les caissons eux-mêmes, dont le nom provient de l’italien capsa ; coffre, cassette. Il suffit de chuinter le mot cassette pour trouver cachette...

Dans les années cinquante, Adolphe Erman écrivait : « À l’origine, le monde avait le même aspect que celui qu’offre aujourd’hui l’Egypte au moment de l’inondation : une grande nappe d’eau grise, l’eau primordiale, la recouvrait. Les flots s’étant écoulés peu à peu, comme cela se passe encore annuellement de nos jours, une éminence était apparue. C’est cette place que les égyptiens nommaient "la magnifique colline des temps primordiaux" et que l’on montrait comme un lieu sacré en différents endroits. Aussitôt après cette genèse, Râ, le Soleil, se mit à survoler le ciel. Moins de neuf siècles après la fondation de l’empire égyptien, la grande pyramide commémorait, dirons-nous, la création du monde. Quiconque l’apercevait alors, solitaire et colossale, au milieu de plaines inondées du delta du Nil, reconnaissait en elle "l’île légendaire qui émerge des eaux et revêt l’aspect d’une montagne" ». Emile Folange, nous affirme, lui, en 1957, que « la grande pyramide de Cholula, au Mexique, aurait été élevée, assure une légende toltèque, précisément dans le but de sauver quelque chose d’un "second déluge". (...) On peut en inférer que la pyramide, à cause de sa fixité et de son extrême stabilité, est un symbole propre aux peuples sédentaires comme le peuple toltèque et le peuple égyptien, tandis que l’arche, essentiellement mobile, appartient aux peuples nomades comme le peuple juif. » : voilà de quoi méditer...

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Maintenant voyons brièvement ce que disent les auteurs anciens à propos du constructeur de pyramides... Que le roi Sourid n’est autre qu’Hermès : c’est du moins ce qu’affirment les écrivains arabes, eux aussi historiens, tels que Al Makir, Al Dimisgi, Ibn Matouta,  Makrimi, Sorar, Watwati etc... Continuons nos approches sur le nom de cet édifice : suivant une étymologie, que M. Wahl attribue aussi à Jablonski et à La Croze, le mot puramis (pyramis) dérive d’une expression tendant à désigner Pharaon comme "Possesseur de l’élévation" (cf. vous savez de quelle élévation il pourrait s’agir, maintenant). Le même Jablonski conjecture que c’était par jeu de mot que les prêtres égyptiens avaient dit à l’historien grec Hérodote que le mot pyramide signifiait "Homme grand et bon, homme distingué par ses grandes et belles actions, héros"...  Jablonski encore, s’appuyant sur l’autorité de La Croze, et au témoignage de Pline (Histoire Naturelle, Livre XXXVI, c.8), offre une étymologie fondée sur le copte pirâ-moua : splendeur du soleil (soit Splendor solis, comme l’eut dit Salomon Trismosin). Mais quel soleil ? Celui que nous voyons sur l’un des caissons figurant dans l’illustration accompagnant l’article, évidemment, mais que l’auteur ne voit pas. Wahl, déjà cité, nous dit encore que la lettre P (pi) désignerait un homme élu et que le mot copte ramao, riche, peut entrer dans l’étymologie du mot pyramide...  Cela suffira-t-il ?

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En dernier lieu, non que nous n’ayons plus d’arguments – tant s’en faut – mais afin d’abréger notre diatribe, citons tout de même l’opinion d’Ammien Marcellin (Livre XXII, § 15) : « Les pyramides comptées au nombre des sept merveilles du monde (...). Cette figure porte, chez les géomètres, le nom de pyramide, parce qu’elle se termine en cône, imitant en cela le feu que nous nommons pur ». Le dernier caisson de la galerie (et même ce mot anodin – galerie – a une signification cabalistique importante) ne dit-il pas "Tant que dureront les feux" ? Et pour faire "les", il en faut au moins deux, le profane, et le sacré... Ils sont bel et bien figurés par deux triangles sur le "par-chemin" suspendu à l’arbre sec... Notons que le mot "arba", paronyme d’arbre et nombre 4 en arabe, signifie "temple" en dialecte égyptien, selon M. Sylvestre de Sacy... Pour en finir avec le mot pyramide, dont nous sommes loin d’avoir épuisé les ressources, son étymologie cabalistique est parfaitement explicite dans le cadre spécifiquement alchimique : pyramide se dit aussi bien "pyr humus", pour feu humide, sans oublier l’allusion à la terre et à l’homme, que pierre humide (ou pierre de Lune, ou Pierrot – pierre/eau – lunaire, etc.), parce que, rappelez-vous, les Philosophes cuisent avec l’eau et lavent avec le feu... (d’où, entre autres, ce caisson montrant un arbre sec et un arbre touffu formant la lettre H, tout au début de la série des caissons illustrés). Notons enfin que le caractère graphique égyptien désignant une pyramide est un glyphe en forme exacte de .... triangle. Et arrêtons-nous là.

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Loin de nous l’idée de faire de ces pages un sujet de polémique ou le lieu d’un règlement de compte. Foin aussi des disputes et des conflits quels qu’ils soient et pour quelque motif que ce soit. Honte à nous si nous voulions porter tort à qui que ce soit pour quelque motif que ce soit. Nous n’avons pas davantage vocation à troubler la paix et le confort des lecteurs... Il nous fallait cependant réagir. C’est fait désormais...

Que l’on veuille bien (re)lire, au deuxième tome des Demeures philosophales de Fulcanelli (page 18), la devise latine si opportunément rappelée – que l’on pouvait lire sur le manteau de la cheminée de la Salle des Gardes, chien et dragon –  et qui s’impose ici :

"DAT JVSTVS FRENA SVPERBIS" :
"Le juste met un frein aux orgueilleux".

Quant à nous, cher lecteur, nous vous assurons que nous aurions de beaucoup préféré commencer ainsi ...

« Il est une île aimée, qui, comme une barque échouée, fend le flot de ce coquet petit cours d’eau qu’est la Boutonne. Poissonneuse et ensoleillée, accueillante et vive, celle-ci demeure en passant dans cette paisible et verte contrée de Saintonge, la bien nommée, mais peu la connaissent. Elle enserre amoureusement ce petit bout de terre ceinturé d’arbre majestueux qui sert d’écrin à une discrète, rare, et bienveillante demeure : le château de Dampierre-sur-Boutonne... ».

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Hélas, trois fois hélas, cette demeure d’exception a successivement été la victime d’un affaissement gravissime de la berge où il est sis, a été abîmé par des inondations répétées, a subit des assauts du vent de tempête, et enfin, peut-être le pire de tout : le feu d’incendie ; de tout cela, elle a très gravement souffert… Qui peut l’aider ?

 

Alain d’Aix et Henri Poste©pour La Nouvelle Atlantide